Camille
Camille Ducellier – plasticienne-réalisatrice – en tournage (webdocumentaire Vers un ailleurs – 2017)

À travers ces entretiens, je vous propose de découvrir des acteurs du monde de l’éducation et de la formation, des pédagogues, tous passionnés de leur métier. Ceux qui ont accepté ces échanges ont pour valeur commune la transmission de savoirs, de savoir-faire et de savoir-être. C’est aussi le but de cette rubrique.
Aujourd’hui, entretien avec Camille Ducellier…


  • Bonjour Camille, pourrais-tu te présenter en quelques mots ?

Je suis plasticienne-réalisatrice. Je navigue entre deux mondes : celui des arts plastiques et celui du cinéma avec le documentaire comme art de prédilection. Je travaille avec des médias et des médium différents – installations, peintures, films, art interactif, gravures – mais il y a un toujours un même fil conducteur : le corps et ses frontières, ses hésitations, ses limites.

  • Parle-nous de ton parcours… Comment es-tu entrée dans le monde de l’éducation ?

Il se trouve que la pratique pédagogique est très liée à mon travail artistique. Je m’intéresse aux questions de genre et j’interviens également en milieu scolaire pour faire de la sensibilisation aux discriminations (sexisme/racisme/homophobie) auprès d’adolescents. Au début, j’ai commencé avec des classes à PAC – Projet Artistique et Culturel – au Havre.

  • Des exemples de tes débuts ?

Oui, par exemple, un projet de film avec une classe de CM2. J’avais demandé aux enfants de me raconter comment ils imaginaient leur vie d’adulte. Ils se sont donc exprimés à propos de thèmes délicats comme le rapport au corps, à la vieillesse, au travail, à l’âge adulte ou à la mort. Au final, le film est le trajet d’un petit bateau en papier flottant sur l’eau et c’est une sorte de voyage sur le Styx qui accompagne les témoignages – en off – des enfants.

Après les classes à PAC, j’ai travaillé pour l’association Citoyenneté Jeunesse en région parisienne dans le cadre du dispositif Art et culture au collège. L’objectif de cette structure est de créer un lien entre des artistes d’horizons divers et des enseignants, des établissements et/ou des dispositifs. Je collabore avec deux associations, Citoyenneté Jeunesse et Le forum des images, toutes deux pilotent des projets pédagogiques, c’est-à-dire qu’elles montent des dossiers et créent des liens entre les différents partenaires pour donner vie à l’ensemble d’un projet.

  • Quel est le cadre de tes interventions ?

Je mène des ateliers cinéma ou bien des résidences artistiques en milieu scolaire, que ce soit en primaire, au collège ou au lycée. En général, ces projets ont pour double objectif de faire découvrir le travail d’un artiste mais également de tisser des liens entre divers établissements : entre une école primaire et un collège, entre un lycée et une EHPAD ou encore entre un collège et un hôpital.

  • Quelle est la différence entre ces deux types d’intervention ? 

Les ateliers cinéma sont plutôt de courte ou moyenne durée (10h, 20h ou 40h). Ils permettent une pratique cinématographique, une initiation aux métiers du cinéma et la réalisation de courts films de A à Z.

Voici le résultat d’un atelier autour de la réalisation de pub anti-sexiste. Ce travail vidéo a été mené par la classe de 5e A – collège Paul Bert de Drancy – dans le cadre du plan Départemental « la Culture et l’Art au collège ».

Les résidences artistiques en milieu scolaire se déroulent sur 3-4 mois et l’artiste réside dans l’établissement pour y mener un projet plus conséquent. L’objectif est de favoriser la création artistique, d’impliquer les jeunes dans le processus et de créer des liens entre diverses structures de la ville.

  • Et quels produits arrives-tu à concevoir avec les élèves ? Pourrais-tu nous donner quelques exemples ?

Eh bien, par exemple, pour le projet du film « Bachi-bouzouk », impliquant une classe de 1er Pro Marine Nationale, le générique a été réalisé par des enfants de l’association l’École à l’Hôpital. Ces-derniers ont travaillé sur des cartes à gratter ayant pour thème le monde marin. Ensuite, les cartes ont été intégrées dans le générique final, comme fond. Leur participation a été périphérique mais elle a été intégrée dans un projet collectif.

D’autres projets permettent de créer des liens intergénérationnels. C’était le cas durant la résidence Corps du futur menée au Lycée Pilote International Innovant du Futuroscope. Les élèves ont rendu visite à des personnes âgées et ont pu inventer ensemble des prothèses du futur (réalistes ou loufoques), via la technique du dessin et du collage. Nous avons exposé les créations à l’EHPAD, mais également aux journées portes ouvertes du lycée. À cette occasion, nous avons projeté le portrait documentaire de Philippe Croizon, qui avait été invité à parler de ses prothèses et de sa relation aux machines qui lui simplifient la vie.

Résidence : devenir bionique, portrait de Philippe Croizon, film réalisé dans le cadre d’une résidence artistique impliquant un collège, un lycée et un EHPAD.

 

  • Avec quels autres professionnels es-tu amenée à travailler au quotidien  ?

Je travaille avec beaucoup de collaborateurs tels que les directeurs d’établissement, les coordinateurs pédagogiques et les enseignants pour les ateliers mais aussi avec des développeurs web, des techniciens du cinéma et des graphistes pour finaliser les projets.

Parmi tous ces acteurs, je travaille souvent étroitement avec un(e) ou plusieurs enseignant(e)s. Lorsque nous nous connaissons bien, les choses se mettent en place de manière très fluide. Cela a été le cas pour le projet Vers un ailleurs mené conjointement avec les enseignantes Lucie Barrat et Catherine Duval. Voilà comment nous avons fonctionné : Lucie Barrat m’a contactée et m’a proposé un thème vers le mois de mars : celui des parcours migratoires. Nous avons défini ensemble les bases du projet et elle a monté un dossier et débloqué un budget pour l’année suivante. Ensuite, j’ai réfléchi au projet pendant l’été et nous nous sommes revues en septembre pour envisager concrètement le déroulé des séances. Je lui ai fait des propositions et on a ajusté le tout ensemble. De manière générale, l’enseignant (la plupart du temps professeur de français ou d’histoire-géo) propose plutôt le thème et moi, j’apporte une forme audiovisuelle, ici, celle du webdocumentaire.

Vers un ailleurs est un web doc réalisé avec une classe de 4ème, autour de récits de parcours migratoires.
  • Comment s’organise le travail et quelles sont les réactions des jeunes ?

En général, je travaille en trois temps.

  • Tout commence par une séance d’immersion, une rencontre (je les rencontre, je présente mon travail, et j’apprends à les connaître grâce à des autoportraits sous forme de dessins, par exemple. Pour ce webdoc, ils ont créé une carte imaginaire en répondant à la question suivante : Si tu étais un pays, quelle serait ta carte ? L’objectif était de rentrer en douceur dans le sujet et de les faire parler d’eux, à travers un support suffisamment distant pour libérer leur parole.

Cette phase de rencontre est capitale car les élèves se posent des questions. Avec l’enseignant, nous devons réussir à créer l’enthousiasme.

  • La deuxième phase consiste en une tempête de cerveau. C’est une étape qui peut les angoisser car ils sortent de leur zone de confort, du quotidien très cadré qui est leur dans un contexte scolaire. Je ne leur dis jamais ce qu’on va faire, je cherche à faire naître leur créativité. Dans ce projet, j’ai projeté des webdocs en lien avec notre thématique (une carte interactive de l’Afrique, une websérie d’Arte, etc.) et nous les avons analysés. De cette façon, nous avons pu créer une mémoire collective pour avoir un socle en commun. C’est aussi une phase d’écriture où l’on commence à penser au projet et à le conceptualiser. Pendant la phase de conception, je rencontre parfois des résistances car on part de rien et on doit tout créer. De plus, le sujet des récits de parcours migratoires est sensible. Les élèves se posent des questions par rapport à leur famille, doivent en parler à leurs parents, gratter dans leur identité. Cela peut être assez perturbant. Certains ont décidé d’inventer des parcours migratoires fictifs pour prendre de la distance.
  • La troisième partie est la partie « tournage ». Pour ce faire, nous avons remplacé les séances de deux heures en classe entière par des tournages de quatre heures par groupes de quatre/cinq élèves. Le tournage a eu lieu dans le collège (dans la cour, au CDI) ou chez les élèves auprès des familles. C’est la partie la plus appréciée des élèves, ils y découvrent le monde du cinéma et participent à la création d’un film. C’est aussi important pour les enseignants de découvrir les jeunes dans un autre contexte.

Une fois le tournage effectué, je montre un peu à la classe comment je vais formaliser l’ensemble. Je leur explique les phases de post-production (montage, interface web, etc.).

L’aboutissement du projet est le moment de la restitution, le plus souvent sous la forme d’une projection au collège. Les élèves et les familles sont alors invités à découvrir le résultat de ces mois de travail. C’est à ce moment-là que tous réalisent le parcours effectué, et en général, ils sont à la fois étonnés et fiers.

  • Qu’est-ce qui te passionne le plus dans ce que tu fais ?

C’est l’altérité. J’ai le goût de la transmission, bien sûr, mais c’est surtout la rencontre avec l’Autre, la singularité de l’Autre. Ma démarche artistique est étroitement liée à mon implication pédagogique et dans les deux cas, il s’agit d’un engagement politique. Et puis, cela me permet également de rester dans la découverte et d’apprendre des adolescents, de leur vision du monde et des corps.

  • Un mot pour te définir ?

Toujours rester en devenir…

  • Merci Camille !

Pour en savoir plus, le site de Camille Ducellier, c’est ici